Alaska Part. 2 – Denali Park

28/06/2013, il pleut sur notre tente, il est 19h. C’est notre quatrième jour en Alaska et ce soir notre deuxième nuit dans le wilderness du Denali Park. Tout a commencé à 6h du matin à Anchorage. Une dernière douche avant plusieurs jours. Le van qui fait office de bus est venu nous chercher devant notre auberge pour nous emmener vers le nord. Six heures de route sur une six-voies vide et gigantesque à travers des vallées vertes qui n’en finissent pas. À l’arrière plan, des montagnes avec des veines de glace et de neige. Un peu plus loin, le Mont McKinley, le sommet de l’Amérique du Nord. La pluie forcit sur notre tente, j’espère que la bâche au sol nous isolera suffisamment.

Day 3

Nous sommes arrivés à l’entrée du Parc vers 13h. Après un passage obligatoire par la cabane des Rangers pour obtenir un permis de camper, nous avons récupéré un conteneur anti-ours : un cylindre hermétique dans lequel ranger tout ce qui pourrait attirer les grizzlis. Un bus (gratuit jusqu’au 24ème kilomètre) nous a déposé sur la piste qui traverse une bonne partie du parc. Là, au bord d’une rivière, nous avons réajusté nos sacs et l’aventure a vraiment commencé. Nous avons suivi la piste à pieds, les montagnes à notre droite, la vallée à notre gauche et nos sacs de 15 kilos sur le dos. Nous avions prévu d’aller camper au bord d’une rivière plus importante, la Sanctuary, qui descend des montagnes seize kilomètres plus loin. Les sacs étaient lourds, le ciel un peu menaçant mais tout allait bien. C’était très agréable de se retrouver au milieu d’un paysage aussi immense et sauvage. Il y avait un peu de vent. Ça paraît anodin mais ce vent par la suite nous avons cherché à le retrouver désespérément.

Après deux bonnes heures de marche nous avons décidé de quitter la piste et on s’est enfoncé dans le bush. Des buissons, des touffes de mousse et d’herbe dans lesquelles nos chaussures s’enfonçaient de plus de quinze centimètres. La progression était difficile. Nous nous sommes dirigés vers un bois qui suivait le tracé d’un ruisseau et le recouvrait par endroit. C’est à ce moment qu’ils sont arrivés, c’est à ce moment que les ennuis ont commencé. Une nuée de moustiques s’est levée du terrain marécageux et nous a enveloppés. Il y en avait partout, des centaines, des milliers. Le visage de Jean-loup s’est retrouvé en quelques minutes recouvert de plaques rouges ponctuées de ronds de couleur chair. Je ne pouvais pas voir mon visage, mais lui aussi était gonflé et chaud. Nous avons lutté près d’une heure avec ce nuage. Lorsque nous nous écartions l’un de l’autre, il se scindait en deux. Impossible de leur échapper. Impossible d’éviter de respirer des moustiques. Nous avons fini par regagner la piste qui serpentait en contre-bas. Il devait maintenant être quelque chose comme 18h ou 19h. Depuis que nous étions partis d’Anchorage, nous n’avions rien mangé d’autre que deux paquets de biscuits et des snickers. Nous commencions sérieusement à avoir faim. Une grosse demi-heure de marche sur la piste nous a rapprochés de la grande rivière que nous avions prévu d’atteindre. Là nous avons quitté de nouveau la terre ferme et traversé un vrai marécage. Au bout de deux kilomètres détrempés nous sommes arrivés au bord de la rivière. Le paysage était magnifique : la rivière, les forêts de sapins et les montagnes à l’arrière plan. Mais les moustiques étaient de retour. Ils ne nous avaient jamais réellement quittés mais lorsque nous étions en mouvement, leur présence s’était faite légèrement plus discrète. Il était l’heure de faire la cuisine. Nous avons rempli notre casserole avec l’eau de la rivière et nous y avons ajouté une pilule purificatrice (l’eau du parc présente des traces de Salmonella) avant de lancer la cuisson sur notre petit réchaud au gaz. Les moustiques étaient partout, nous en avalions, nous en reniflions. Les pâtes ont fini par cuire. dix minutes, pas une de plus. Nous avons commencé à les manger en marchant de gauche à droite le long de la rivière pour faire diminuer le nombre d’insectes autour de nous. Ça ne marchait pas très bien. Soudain, à une centaine de mètres, un élan et son petit ont traversé la rivière juste en face de nous. La mère, majestueuse, était aussi grande qu’un cheval avec ses longues et fines jambes. Ça n’a duré que quelques secondes et Jean-loup ne les a qu’entre-aperçus, trop occupé qu’il était à essayer de ne pas manger de moustiques. Nous avons fini notre repas et alors que nous nous décidions à aller monter notre tente un peu plus loin, j’ai vu une forme se détacher du bois au bord de la rivière. A l’endroit exact où l’élan était apparu quelques minutes plus tôt, un ours ! Une énorme masse de poils marrons, des épaules qui roulent sous la fourrure, un grizzli ! Il était là, à une centaine de mètres, je crois qu’il ne nous avait pas vus. Il s’est jeté dans l’eau et a traversé la rivière. Arrivé sur l’autre rive, il a disparu dans la forêt. L’instant, magique, est passé très vite. Même pas le temps d’essayer de prendre une photo, juste un passage furtif. Jean-Loup était surexcité et voulait traverser la rivière pour poursuivre le grizzli ! Pour moi, le grizzli parti, fuir les moustiques était redevenu la priorité et il n’était plus question de dormir au bord de cette rivière, il fallait s’éloigner de l’ours. Les Rangers nous avaient dit qu’en cas de rencontre il fallait rester au moins à 350 mètres. Nous avons donc retraversé le marécage pour regagner la piste. Fatigués et pressés de trouver un endroit où passer la nuit, nous avons par inadvertance complètement trempé nos chaussures dans les flaques qui constituaient un véritable lac sous les touffes d’herbes. De retour sur la piste poussiéreuse, nous nous sommes aspergés de produit anti-moustique, nous nous sommes tapés dessus, nous avons couru : peine perdue les moustiques nous suivaient toujours. Un ranger qui regagnait l’entrée du parc en 4×4 s’est arrêté à notre niveau et nous a prêté son anti-moustique. Les moustiques n’en ont rien eu à faire. Nous avons de nouveau quitté la piste et marché jusqu’à une petite forêt. Nous nous sommes enfoncés dedans de 500 mètres et nous avons planté notre tente sur la mousse qui recouvrait le sol. Monter la tente fut une épreuve car cela nous obligea à rester statiques quelques minutes. A l’intérieur, c’était le paradis ; plus aucun moustique, mais ils tapaient si fort sur le double-toit que l’on aurait cru qu’il pleuviotait. Jean-Loup n’en pouvait plus. Un peu plus tôt, il m’avait parlé de prendre un bus sur la piste et de rentrer. Moi aussi, j’étais exténué, mais avoir vu un grizzli nous avait donné la force de persévérer. Nous nous sommes endormis vers 21h.

Day 4

J’ai dormi d’une traite jusqu’à 6h du matin. Je ne suis pas sûr d’avoir jamais été aussi fatigué. Mes épaules étaient meurtries et mon corps chaud mais cette nuit fut l’une des plus reposantes de ma vie. La nuit, je devrais préciser qu’ici elle ne tombe pas. Le soleil disparaît trois heures tout au plus mais le ciel ne se départit jamais de ses lueurs. Il fait sombre, certes, mais il ne fait pas nuit. En parlant de ça, Jean-Loup s’est endormi. La pluie a diminué. La tente semble vraiment étanche vu l’averse qu’elle vient de résister. J’en arrive à la deuxième journée, aujourd’hui en fait. Dans la tente, nous avons somnolé jusqu’à 9h. Nous n’étions pas pressés de revoir les moustiques ! Des centaines d’entre eux avaient élu domicile sur notre toile pour la nuit. Nous avons organisé le démontage pour qu’il soit le plus court possible. Une petite armée nous attendait dehors. Ça n’a finalement pas été si horrible que ça et j’ai même pris le temps de faire deux ou trois photos de notre campement avant le démontage. Les moustiques étaient quand même bien là et nous avons vite regagné la piste où le vent plus présent réduisit un peu notre calvaire.

Je viens de m’arrêter d’écrire car un grand bruit a résonné dans la petite vallée où nous dormons ce soir. J’ai sorti ma tête de la tente pour voir la fin de la course d’un bloc de roche qui s’est détaché de la falaise d’en face pour rouler jusque dans la rivière en contre-bas. Il devait bien faire la taille d’une moto. Pas d’animal cette-fois. Je reprends. Nous étions donc de nouveau sur la piste. Notre plan était de revenir à la première rivière, celle où le bus nous avait laissés, et de la remonter de quelques kilomètres pour ne pas dormir trop loin et pouvoir prendre le bus du retour demain vers 10 ou 11h. La route fut longue et les sacs lourds jusqu’au petit col où nous nous sommes arrêtés pour manger. Le vent y était plus fort et le nombre de moustiques diminua radicalement. Nous avons fait cuire une conserve de haricots sur les flammes du réchaud. C’était bon, très sucré, un peu écÅ“urant. La suite de la route fut plus simple. Davantage de descentes et davantage de vent. Arrivés au bord de la première rivière, nous avons remonté son cours entre les montagnes. Elle formait par endroits de petites gorges. Après 3 km, nous avons décidé de nous arrêter dans une petite vallée encaissée pour y passer la nuit. Sur son flanc Est, une plaque de neige descendait jusque dans la rivière comme un petit glacier. Le ciel était devenu vraiment menaçant. Le gris des nuages assombrissait de plus en plus le ciel. Nous avons déposé nos sacs sur notre bâche puis nous les avons roulés dedans. Nous sommes descendus au bord de la rivière en espérant pouvoir la traverser pour aller sur la plaque de neige. Impossible. La rivière, étranglée entre les rochers, était beaucoup trop agitée et son courant bien trop puissant. Du coup, j’ai voulu faire une photo de la rivière au milieu des montagnes avec un long temps d’exposition. Mais, au bord de l’eau, il y avait de nouveau des moustiques. Une longue exposition ça demande de rester immobile longtemps et avec des moustiques qui essayent de visiter votre cavité nasale ça devient vite l’enfer. Bref, alors que je m’acharnais à essayer de réussir ma photo, Jean-loup m’a crié quelque chose. Je n’ai rien compris à cause du bruit des rapides mais j’ai levé la tête et de l’autre côté de la rivière, à un peu plus de 30 m de moi, j’ai vu un élan et ses deux petits qui avançaient au milieu des roches et des pentes d’herbe. Cette-fois je dégainai mon appareil photo. Mais mes réglages n’étaient absolument pas les bons. J’ai quand même réussi à prendre une ou deux photos correctes de la petite famille. Il faut dire qu’ils leur a bien fallu deux ou trois minutes pour disparaître dans la montagne. Les Rangers nous avaient promis peu d’ours à cause de la chaleur mais plutôt des dalesheeps, un genre de bouquetins. On a eu le droit à un grizzli et des élans ! Voilà, après il s’est mis à pleuvoir et nous avons monté notre tente. Nous avons mangé notre dernier paquet de biscuits en provenance de Marseille. Je ne sais pas si nous allons manger quelque chose d’autre ce soir. Jean-loup dort maintenant depuis presque une heure, depuis que j’écris. Je commence à avoir froid aux pieds. Je perds un peu la notion des jours. Je ne sais plus si demain est vendredi ou samedi. Bref, je vais aller me coucher. Dormir dans une tente entourée de montagnes au milieu de l’Alaska, c’est quand même quelque chose…

ALASKA 2013
PART.1 – Anchorage
PART.2 – Denali Park
PART.3 – Dalton Highway
PART.4 – DeadHorse

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